VICTOR MALRIEU

Les

Fêtes civiques

à MONTAUBAN

Pendant la Révolution

MONTAUBAN

IMPRIMERIE BESSON Esplanade Prax-Paris
1929

Conférence populaire du 6 avril 1921, au Cinéma Pathé par Victor MALRIEU

Aux premiers jours de la Révolution, quand la Nation fut livrée à elle-même, il lui fallut une foi nouvelle. Liberté, Patrie, Voilà ce qu'elle adore. Elle leur élève des autels, des statues; elle leur compose des hymnes. La Patrie a son autel devant lequel la France entière vint se consacrer par serment. Le respect de la loi devint un culte; la Déclaration des droits de l'Homme est un credo. De là, des manifestations nouvelles de la vie d'un peuple.

Les grandes scènes mystiques de la Fédération de 1790 révélèrent la puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. On comprit que le patriotisme, et par là, écrit Mathiez, on entendait l'amour d'une société idéale, fondée sur la justice, bien plus que sur l'amour du sol national, on comprit que le patriotisme était une foi, une vraie foi capable de faire reculer la contre-révolution. Et de ce besoin sortirent ces diverses et multiples cérémonies civiques et patriotiques qui furent célébrées toujours dignement, si ce n'est avec éclat, dans toute la France, même dans les petites bourgades. Parfois le spectacle est terrible, puissant, d'une sombre grandeur comme ces journées de la Patrie en danger. A côté de ces grands drames, où le peuple est le principale acteur, il y a des manifestations publiques pour des événements de moindre importance.

A Paris c'est le serment du Jeu de Paume, grandiose et émouvant. Ce sont les funérailles de Mirabeau porté la nuit aux flambeaux au Panthéon, à travers le vieux Paris, au sons formidables et inconnus d'instruments de musique imaginés par Gossec.

A Montauban, c'est la descente à Sapiac, la nuit, à la lueur des torches par la Société Populaire escortée du Régiment de Touraine pour porter une couronne de chêne à un vénérable curé qui a prêté serment à la Constitution civile du clergé.

Le détail, les accessoires rappellent au peuple en quel temps il vit. Les emblèmes, les inscriptions, le costume, l(habit chamarré des Représentants du Peuple, le bonnet rouge de la liberté, tout lui frappe l'imagination, captive l'esprit, touche le coeur.

C'étaient des défilés, des cortèges où figuraient les personnages populaires ou ceux qu'on voulait honorer, des arcs de triomphe, des chars, des discours, des serments à la Patrie, à la Loi.

Pendant la cérémonie, de la musique. la musique donne, en effet, de l'éclat à la fête en même temps qu'elle en exprime le sentiment intime.

Les premiers chrétiens se réunissaient pour chanter des cantiques. Le chant a toujours eu sa place aux heures de combat. Plus tard Luther créa le choral chanté par tout un peuple. Les Français de la Révolution eurent aussi leurs chansons et leurs hymnes dont certains ne sont pas tombés dans l'oubli. La plupart de ces fêtes furent célébrées à Montauban.

La première fut la Fédération de 1790


Au moyen-âge, lors de la fondations des communes, on avait vu des groupes de populations se jurer amitié et fraternité. Cela se revit en 1790 dans des proportions immenses dans les anciennes provinces françaises.

"Ces vastes réunions rappelaient tout ce qu'il y a d'héroïque et d'enthousiasme chez les Gaulois, tout ce qu'il y avait eu de beau et de poétique chez les Grecs. On s'assemblait sous le ciel "devant l'oeil de la lumière" ainsi que disaient nos ancêtres, dans les îles ou sur les bords des fleuves.

Il y eut des scènes touchantes. En Vivarais, un pauvre paysan et l'ancien seigneur, tous deux presque centenaires, prêtent les premiers le serment.

Enfin ce fut Paris qui invita 60 000 députés au grand serment du Champ de Mars. Ils s'acheminèrent par petites bandes vers la capitale, de tous les points de France, trouvant partout, dans les villes et villages, portes ouvertes, tables ouvertes et bras ouverts.

Après la chute de la Bastille, un cri: Nous sommes libres ! Un autre suivit, au printemps 1790: Nous sommes frères !

Quand la première fête de la Fédération eut lieu à Montauban, l'émotion causée par les tragiques événements du 10 mai précédent n'était pas encore calmée. On sait que cinq gardes nationaux avaient été massacrés dans la cour de l'hôtel de ville (situé alors sur la place à côté du théâtre) par le parti de la contre-révolution. Aussi, l'enthousiasme fut un peu tiède. Un autel de la patrie avait été élevé au cours Foucault surmonté d'un dôme où était placée une Renommée habillée aux trois couleurs de la Nation. Sur les faces du dôme, on lisait les inscriptions suivantes tirées de Voltaire et de Rousseau.
Les mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance.C'est la seule vertu qui fait la différence. Qu'il soit désormais qu'un parti parmi nous. Celui du bien public et du salut de tous. Les peuples sont heureux aussitôt qu'ils aiment la patrie. La patrie ne peut subsister sans la vertu.
A onze heure, rassemblement militaire, sur le cours, du régiment de Languedoc; d'un détachement de Royal-Pologne cavalerie, de la Garde nationale montalbanaise, de la maréchaussée, des matelots.
A midi, au son de toutes les cloches de la ville, les officiers municipaux, escortés de la compagnie du guet, arrivent à leur tour.

La cérémonie commença par la prestation de serments des officiers, puis, par celle des soldats. Les officiers s'engageaient notamment "à ne jamais employer leurs armes contre aucun citoyen, si ce n'est sur réquisition, laquelle réquisition sera toujours lue aux troupes assemblées."Après plusieurs discours, dont celui de l'abbé Aillaud, aumônier, le maire Cieurac prêta le serment d'union à la fédération qui se tenait en ce moment à Paris. Le maire Cieurac, rendu responsable des événements de mai précédent, mourut plus tard à Paris sur l'échafaud révolutionnaire.

Pour terminé le cortège municipal, accompagné d'une musique, se rendit à la cathédrale pour chanter un Te Deum.

Fête de la Fédération du 14 juillet 1791

L'année suivante, la municipalité modérée ayant été remplacée, la cérémonie eut un éclat tout particulier.

A neuf heure du matin, rassemblement à la maison commune (qui était l'actuel musée Ingres) des administrateurs du district, du tribunal, des quatre juges de paix et une nombreuse députation de la Société des amis de la Constitution.

A dix heure, un nombre très impressionnant d'aimables citoyennes vêtues de blanc, ornées de la cocarde nationale, arrivent à leur tour "toutes les conditions d'état confondues et même pour participer à l'allégresse qu'inspire le jour qui rappelle aux âmes magnanimes la conquête de la liberté." Elles ont un superbe drapeau tricolore avec devises "Aux amis de la patrie", porté par Mlle Preissac, fille du colonel de la Garde nationale.

A midi le cortège se met en marche par le cours Foucault dans l'ordre suivant:

A gauche, le régiment patriote de Touraine;

A droite, la garde nationale, chacun ayant ses tambours et sa musique.

Au milieu le bataillon des jeunes gens, dit l'Espérance, et le bataillon des dames citoyennes.

Ensuite la gendarmerie et les dragons à cheval. Suivent entremêlés, le corps municipal et les administrateurs du district.

Ensuite, M de Marcé, M Dupuy-nonbrun, tous deux maréchaux de camp.

Ensuite, les quatre juges de paix, le tribunal du district et le club des amis de la Constitution.

Le tout précédé et suivi par une compagnie de la garde nationale "formait un rassemblement imposant à la fois aux yeux et à l'âme"

On arriva ainsi en ordre devant l'autel de la patrie élevé au milieu de la grande allée du cours Foucault.

Il consistait d'abord en une estrade élevée d'environ 4 mètres. Sur cette estrade, un autel entouré de trois marches. Sur l'autel un grand christ et des chandeliers. L'estrade était ornée de fleurs et de verdure et, aux quatre angles, quatre urnes antiques. Les soubassements avaient dix-huit marches. Aux quatre angles des soubassements, quatre pyramides avec emblème et inscription suivante:

VIVRE LIBRE OU MOURIR !

Au sommet des pyramides, hautes de huit mètres, flottaient des drapeaux tricolores.

"Cette terrasse, cet autel construit à découvert, sans ornement superflu, dont la noble simplicité ravissait l'âme et le coeur."

Nous avons vu les acteurs, puis le décor, voici les principaux traits de la cérémonie.

La municipalité ayant gravi les marches de l'autel y trouva M Labrousse, curé de Saint-Jacques accompagné de tout le clergé.

Ce dernier après avoir béni les drapeaux du bataillon de l'Espérance et des dames patriotes et baptisé deux nouveaux nés sur l'autel de la patrie, célébra la messe au bruit d'une musique guerrière.

Ensuite vint la prestation du serment, la main levée, "d'employer les armes remises en mes mains à la défense de la patrie et à maintenir contre tous ses ennemis tant du dehors que du dedans la constitution et de mourir plutôt que souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères et de n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée nationale."

M. Furbeyre, président du district le prêta le premier, et tous les magistrats et fonctionnaires s'écrièrent: je le jure

Les deux généraux le prêtèrent ensuite du haut des marches de l'autel, tenant un drapeau à la main et tournés vers la garde nationale et le régiment de Touraine. Et toutes les troupes ensemble et le bataillon de l'Espérance répétèrent les mêmes mots: je le jure

"Et tous les soldats citoyens et citoyens soldats ont mis leur chapeau au bout de leur fusil qu'ils ont agité avec la plus grande action et fait retentir les airs des cris "Vive la Nation ! Vive l'Assemblée nationale ! " C'était déjà le geste de Valmy !

A ce point culminant de la cérémonie, le narrateur écrit "La musique du régiment de Touraine, celle de la Garde nationale, unissant leurs accords mélodieux aux élans patriotiques de tous les citoyens et faisait entendre l'air fameux ça ira ! ça ira ! donnèrent à ce moment intéressant un charme inexprimable."

Epoque inoubliable ! A ce chant profane, le clergé répond par le Te déum "chanté avec un parfait accord."

A leur tour les dames patriotes demandèrent de prêter un serment fédératif que M. de Marcé prononce en leur nom. La dame députée le répète mot à mot du haut de l'autel et toutes s'écrient: Je le jure

Les musiques militaires jouent de nouveau le ça ira. Après un discours patriotique de M. Bagel, cadet, dragon de la Garde nationale, la cérémonie religieuse prit fin.

On alla déposer les armes pour revenir prendre place au banquet populaire de 3000 couverts préparés au cours Foucault.

Les officiers municipaux, toujours revêtus de leurs insignes, y prirent place et ils furent les "témoins du mélange de toute distinction, de tout sexe, de tout âge, s'asseoir à table avec la joie la plus vive, s'inviter réciproquement, se servir avec la plus grande politesse et la plus grande douceur et, tous ensemble, porter les santés les plus chères à la Nation."

Après le repas, des danses, et surtout le farandole, durèrent jusqu'à le nuit. Ce fut là une des plus belle fête et le récit émeut encore.

On y chanta pour la première fois le ça ira, le premier chant de la Révolution né à Paris l'année précédente pendant le préparation du Champ de Mars.
Le peuple y avait apporté une résistance tenace qui ne désespéra jamais. ça ira ! répétait-il sans cesse. Et sur ce mot, il fit une chanson qui jusqu'à la Marseillaise, resta le principal chant de ralliement de la Révolution. Durant les travaux, les orchestres ambulants animaient les travailleurs. Eux-mêmes, en nivelant la terre chantaient ce chant niveleur: Ah ! ça ira, ça ira, celui qui s'élève, on l'abaissera ...

C'était un air de bal alerte et guilleret. C'est là que le peuple, ayant dansé sur son rythme, le prit, un soir, pour le porter le lendemain dans le champ de l'égalité labouré par ses mains.

Le ça ira fut plus qu'un chant, ce fut une formule et un sorte de mot de passe.

Dans une déclaration du club de Montpezat, en 1793, nous avons relevé l'expression: "le ça ira fur prononcé" Ces mots devaient terminer les déclarations et les discours de la même manière que: "Amen, ! ou Ainsi soit-il !"

Le souvenir du ça ira est resté vivace dans notre région. J'ai connu dans ma jeunesse un vieillard illétré qui définissait ainsi le Révolution: "c'était un époque terrible, où, quand on rencontrait une personne qui vous disait ça et là (altération de ça ira) il fallait répondre ça et là . Si on répondait pas ainsi, on vous coupait le cou."

C'est en fredonnat que le compagnon du devoir, père de Léon Cladel, prit le chemin du retour vers Montauban, après avoir fait le coup de feu aux barricades de juillet 1830.

Voici l'an 1792 !

L'année décisive de la Révolution ne vit pas de ces cérémonies grandioses comme les années précédentes, mais il fut célébré nombre de cérémonies particulières, provoquées par les événements. Ce fut aussi l'année des chansons. Nous en citerons trois:

Veillons au salut de l'Empire, musique d'un opéra de Dalayac, né à Muret (H.G). Les paroles sont d'un officier du Rhin.

La Carmagnole, d'auteur inconnu, prit naissance au lendemain de l'insurrection du 10 août. Il ne faut pas confondre avec celle qui fut plus tard composée par Florian: l'air fut importé par les Marseillais.

Enfin la Marseillaise, dont tout le monde connaît l'histoire.

Elle fut chantée pour la première fois aux armées le lendemain de la victoire de Valmy: par ordre du ministre de la guerre, l'armée de Belgique la chante à Jemmapes, à Mons; Hoche la fait chanter à Wissembourg; Carnot à Wattignies.
C'est à ses accents que les soldats de Bonaparte franchissent le col de Saint-Bernard dans la tourmente de neige. Plus tard aux heures de détresse, l'empereur pour réveiller le courage des soldats, l'empereur lui-même l'entonna au passage de Bérésina.
Le décret du 26 Messidor an III la consacra chant national.

Fête de la Raison

Par son caractère et son ordonnance, elle se détache complètement des spectacles dont nous avons parlé jusqu'ici:

"Au début de la Révolution, ont écrit les Goncourt, le Bon-Dieu était l'ennemi des Bastilles, le complice des peuples. La Révolution l'honorait, le ménageait, le remerciait." "On entourait le Saint-Sacrement d'un ruban tricolore."

Encore un peu le voilà surveillé et suspect, et, peu à peu, les esprits s'ébranlent vers l'athéisme.

Et bientôt la Révolution appelle à la Raison, non pas au trône, mais au fauteuil civique, à la présidence du culte national.

C'est dans cet esprit qu'un considérant d'un arrêté du Comté de surveillance de Montauban, pour réquisitionner les objets précieux des églises est ainsi libellé: "Considérant que les sans-culotte, fils de Saint Joseph, a toujours été opposé au faste et à la richesse des temples...

Le culte de la Raison fut célébré à Montauban le 21 novembre 1793 dans la cathédrale.

La majestueuse et colossale statue de la Raison avait été placée sur l'ancien autel à qui on avait donné une forme majestueuse et antique.

Il était orné de guirlandes de chêne. La Raison, de sa main droite, présentait au peuple le miroir de la vérité. Elle appuyait sa main gauche sur un faisceau surmonté de la hache destinées à abattre les préjugés.

Elle tenait aussi dans cette main un mors pour montrer que la Raison sait mettre un frein à la passion des hommes.

Le cortège partit de la Société populaire, aujourd'hui tribunal de commerce, sur quatre colonnes. On y distinguait la citoyenne présidente du comité de bienfaisance, le Comité de surveillance, dont les membres portaient le bonnet rouge et les délégations de sociétés populaires de Monclar, Négrepelisse, Montricoux, Caussade, Puylagarde, Molières, Bressols, Auty.
A deux heures, au bruit du canon, on se met en marche. Le président de la Société populaire venant en tête ayant à sa gauche le vétéran Lhurel, qui avait porté les armes pendant 75 ans dans le régiment de Touraine et à sa droite, un des chefs des compagnies révolutionnaires. Le premier indiquait que le peuple sait honorer la vieillesse et le courage, le second, que le peuple avec lui la force pour soutenir ses droits.

Au moment d'entrer dans la cathédrale, on fut quelque temps sans trouver les clés. Cet incident avait été convenu pour faire sentir au peuple qu'on arrive à la raison qu'après avoir renversé les barrières des préjugés. La foule envahi alors le temple.

Après avoir fait le tour de la statue, pendant qu'on exécutait l'hymne de la liberté, le cortège vint se ranger devant la chaire, servant de tribune, décorée d'un bonnet rouge et d'un drapeau.

A ce moment, le bataillon des jeunes spartiates du district pénètre dans le temple au son du tambour.

Ensuite, Pécontal fils, du haut de la tribune, donne lecture de la Déclaration des droits de l'Homme. Après lui, le citoyen Malfre, juge de paix, président de la Société populaire, prononce un discours de circonstance aux applaudissements du peuple. "Citoyens, s'écrit-il, en terminant, écoutez la nature, la raison; elles vous disent: soyez bon père, bon époux, fidèle ami et tu seras heureux."
Le citoyen Poncet-Delpech, président du tribunal, ancien député de l'Assemblée constituante, lui succède et prononce à son tour un long discours très applaudi, dans lequel il fait le procès du fanatisme, de l'intolérance et de la superstition.
Faisant l'éloge de la Raison, il s'écrit: "C'est la raison qui nous fait préférer la République, parce que dans la République seulement que la Démocratie peut exister."

La fête fut continuée par le chant de l'hymne à la Raison par un coeur d'hommes et de femmes.
L'oeuvre est de deux montalbanais: l'instituteur Pastoret, pour les paroles et Bonnet pour la musique. Nous n'avons pas la musique. Voici la première strophe de l'hymne:

Tomber, tomber trônes des rois.
Crouler autels de l'imposture.
La Raison parle enfin. Sa voix
Rend l'univers à la nature.

Ici nous lisons dans le compte-rendu officiel: "L'assemblée transportée d'enthousiasme, se livra à la joie qui caractérise le peuple français. Plusieurs farandoles furent dansées dans l'enceinte du temple." Enfin, au bruit de l'artillerie, le cortège regagna, en ordre, le siège de la Société populaire. Là, d'autres discours furent prononcés - notamment par le Représentant du peuple Paganel qui venant d'arriver.

L'Etre suprême

L'année suivante, sous l'influence de Robespierre, la Convention décréta une fête à l'être suprême 20 prairial an II (8 juin 1794). Il fut fêté à Montauban dans la cathédrale selon le rite habituel: salve d'artillerie, cortège, discours, musique, chants.
Dans le cortège, on voyait un char portant sept couples de fiancés dont le mariage allait être célébré. Les hommes avaient le bonnet rouge, les mariés, en blanc, étaient couronnés de fleurs et décorés d'un ruban tricolore.
Le soir, un repas frugal leur fut publiquement servi à l'Hôtel de Ville. Le jour finit par un grand bal au théâtre.

14 JUILLET 1794

Nous dirons un mot de l'aniversaire du 14 juillet qui fut célébré cette année. Le cortège partit de la Maison Commune pour la Cathédrale et, de là, au cours Foucault.
On y remarquait, en particulier, un brancard sur lequel était figurée la Bastille. Plus loin, on voyait un rocher représentant la Montagne, surmontée d'une arche renfermant la Déclaration des Droits de l'Homme, porté par quatre sans-culotte habillés d'un gilet sans manche et armés d'une massue.
Venait ensuite un char traîné par deux taureaux et sur le char, trois citoyennes de belle taille décorées "d'attributs analogues" représentant la Liberté, l'Égalité, la Victoire. Ces citoyennes se nommaient : Costes, née Janots;Prunetis,née Carénou; Louise Lagravère.

Avant de se séparer, la Convention avait décrété sept fêtes nationales:

Fondation de la République (1er vendémiaire)
Fête de la jeunesse;
Fête des époux;
Fête de la Reconnaissance;
Fête de l'Agriculture;
Fête de la Liberté;
Fête des vieillards,

plus une trentaine des fêtes décadaires pour le décadi qui était le dimanche républicain, par application du nouveau calendrier.

Des instructions ministérielles détaillées précisaient comment on devait y
procéder. Des jeux pour développer le corps étaient recommandés. Toutes les fois que ce serait possible, on devait construire, à l'entrée des villes, des "cirques" pour ces cérémonies. C'était presque les terrains de jeux si fréquentés de nos jours. On devait aussi y couronner les travaux de l'esprit.
Mais depuis la mort de Robespierre, la flamme avait baissé. Ces nouvelles fêtes civiques eurent une douceur gracieuse qui contrastaient avec les premières fêtes révolutionnaires. On chanta les fleurs, la jeunesse, le printemps, la nature.

Fête funèbre pour Hoche


Pour la période désabusée du directoire, nous parlerons seulement de deux cérémonies.
C'est d'abord la fête funèbre à l'occasion de la mort du général Hoche, le 30 vendémiaire an IV. Paris l'avait célébré vingt jours auparavant. Elle avait été aussi émouvante que celle des premiers temps de la révolution. Ce deuil de la patrie avait fait passer sur la capitale le souffle qui jadis, aux obsèques de Mirabeau, avait puissamment pénétré parmi la foule. A ce moment, Montauban était en état de siège.
Une municipalité royaliste, présidée par Sadoul avait , en effet, favorisé un mouvement populaire, à main armée, contre le coup d'État du 18 fructidor.
On avait dû lever contre la ville rebelle 15.000 hommes de troupes venues de toutes parts : de Limoges, Périgueux, Moissac. Le général Sol, avec du canon, était à Montech, venant de Toulouse, prêt à marcher.

Le 5 octobre, de bon matin, profitant d'une pluie battante, les forces républicaines, cantonnées à Albias et Fenneuve, pénètrent dans la ville, malgré les cannons braqués au Rond. Elles installent immédiatement une municipalité républicaine présidée par Saint Geniès aîné. Seize jours après (21 octobre 1797), dans une ville encore frémissante, fut célébrée la journée funèbre.

La veille, après le coucher du soleil, trois salves d'artillerie l'avaient annoncée. Le lendemain, le canon tonne d'heure en heure, dès l'aurore. A deux heures, un cortège imposant part de l'Hôtel de Ville et marche vers la cathédrale.
Il se compose :

1° de dix gendarmes précédés d'un trompette suivit d'un piquet de cent hommes de la colonie mobile et d'un corps de musique.

2° Un groupe de soldats avec des branches de lauriers : quatre d'entre eux portent des guidons sur les quels on lit :

Débloquement de Landau.
Affaire de Quiberon.
Pacification de la Vendée.
Passage du Rhin (bataille de Newid).

3° Au milieu des autorités civiles et militaires, sur un brancard couvert d'une draperie noire à franges tricolores, étaient une urne couronnée de lauriers, l'écharpe de général en chef, un chapeau avec panache tricolore et un sabre.

4° Quatre enfants munis de corbeilles de fleurs les jetaient sur le brancard.

5° Les instituteurs et leurs élèves ;

6° Un groupe de citoyennes en deuil représentaient la famille du héros; venaient ensuite un grand nombre de personnes de tout âge et de tout sexe. Par le quai Montmurat, la rue Cour de Toulouse, la rue de la Comédie, la rue St Louis, on arrive ainsi au temple décadaire. On avait choisi ce lieu à la Place du champs de Mars, par crainte de la pluie. La musique jouait un air funèbre, les troupes avaient l"arme basse, les
drapeaux étaient cravatée de deuil, les officiers portaient le crêpe au bras et à l'épée.
Dans le temple s'élevait un cénotaphe avec des attributs divers : une colonne tronquée, des emblèmes de la mort, des trophées d'armes, des urnes antiques, et, aux angles, des cyprès de deux toises de haut.
Un silence religieux régnait dans l'assemblée. Une symphonie funèbre achève de pénétrer toutes les âmes d'attendrissement. Par intervalles, les trompettes invitent au recueillement. La cérémonie est continuée par un discours du citoyen Combes-Dounous, qui fait d'abord l'éloge de l'éducation de la jeunesse à Sparte et à Athènes. Elle donna des hommes qui brillèrent également à la tête des phalanges et à la tribune.
La jeune République Française compte des talents pareils. Parmi eux, Hoche, qui était aux gardes françaises "lorsque le tocsin de la liberté vint épouvanter les trônes et réveiller un grand peuple subjugué depuis quatorze siècles".
Succèdent alors, aux accompagnements d'un orchestre nombreux et choisi, l'Hymne de Chénier (musique de Chérubini).
Mais comme la partie musicale n'était pas parvenue, ce fut la musique du
citoyen Bonnet qui fut jouée.
Le cortège défile ensuite devant le mausolée, et le citoyen Roch, commissaire des guerres (on dit aujourd'hui intendant militaire), dans un bref discours, invoque l'Étre Suprême pour que le héros mort soit remplacé et que la République soit triomphante.
On applaudit, on crie : Vive la république !

La Marseillaise et le chant du Départ sont enfin chantés avec enthousiasme au bruit du canon, accompagnés d'une musique militaire.

Le peuple souverain est le grand fait de la Révolution française. Cette souveraineté fut célébrée le 20 mars 1798. La Solennité fut réglée d'accord avec le général Desenfants.

A dix heures, rassemblement des autorités civiles et militaires à l'Hôtel
de Ville. A onze heures, les troupes de la place en grande tenue, drapeaux déployés
se ragent devant la Maison Commune. Le cortège se met en marche au bruit du canon pour se transporter sur la place d'armes à l'ombre de l'arbre de la liberté déjà verdoyant et où était construit un amphithéâtre.
Quatre jeunes gens portent des bannières où sont inscrits des articles de la Déclaration des Droits de l'Homme et de la Constitution, 24 vieillards suivent. Parmi eux, le vétéran du régiment de Touraine, âgé de 96 ans et le cordonnier Mercadier, âgé de 106 ans (il était né le 8 septembre 1692). Parvenus sur la place, on forme un cercle et l'on chante, en musique, un hymne sur l'air de la Marseillaise composé par un aveugle de 24 ans, le citoyen Roques.
Ensuite, les vieillards s'avancent et, réunissant les baguettes blanches qu'ils portaient chacun à la main, ils en forment un faisceau lié par un ruban tricolore.
Ce faisceau est déposé sur l'hôtel élevé au centre comme le symbole de l'union nécessaire aux Français pour le maintien de la liberté et de l'égalité.
Enfin, un vieillard, s'adressant aux magistrats, leur dit : "La souveraineté du peuple est inaliénable. Comme il ne peut exercer par lui-même tous les droits qu'elle lui donne, il délègue une partie de sa puissance à des représentants et à des magistrats qu'il a nommés. C'est pour se pénétrer de son choix que le peuple se rassemble aujourd'hui."
Le président de l'administration communale lui répondit en conséquence.
La musique, les tambours, le canon mêlent alors leurs voix. Le cri de "Vive la République" retentit de toutes parts. Puis s'élève le chant ardent de la marseillaise "avec cette expression de sentiment qu'elle inspire naturellement aux Français libres."
Le Président annonce alors que l'armée d'Italie avait occupé Rome et "renversé le colosse de la puissance sacerdotale" et qu'elle avait bien mérité de la patrie.
La nouvelle est accueillie par des cris répétés de Vive les peuples libres !
Vive les Républiques françaises et romaines !
Le cortège rentra en ordre à l'Hôtel de Ville; les jeunes gens portant le faisceau symbolique et le livre de la constitution.

Un grand bal suivit. Les ateliers et magasins fermèrent toute la journée.

Vengeance !


Je ne saurai finir sans mentionner une manifestation unique dans notre histoire. C'est la fête funèbre à l'occasion de l'assassinat, par des hussards autrichiens, de trois délégués français chargés de négocier la paix à Rastadt.
Elle fut célébrée ici le 16 prairial an VII (4 juin 1799) avec la même pompe que pour le général Hoche. Il y eut un cortège imposant, défilé et réunions au Temple décadaire (cathédrale). Toute la population y participa : l'armée, les écoles, les magistrats, les fonctionnaires, la Société des sciences et des arts, etc.., etc.

Au Temple, après des discours et des chants, un roulement funèbre de tambours annonça que le président de l'administration municipale allait parler.
Voici les mots qu'il prononça :"Le peuple français dénonce le tyran de l'Autriche aux furies : il dénonce ses forfaits au monde indigné, il en appelle à tous les peuples, à ses fidèles alliés, à son courage. Il charge les républicains de sa vengeance. Guerre à l'Autriche ! Vengeance ! Vengeance ! Vengeance !"

Le soir, tous les spectacles furent fermés.

Nous connaissons un récit de cette cérémonie qui eut lieu à Bourg-de-Visa.


Pour terminer sur une pensée plus calme et plus reposante, je dirai quelques mots
des fêtes en l'honneur de la paix. Les victoires de l'armée d'Italie et la signature des préliminaires signés à Leoben provoquèrent des réjouissances dans le mois de floréal an V.
Le 18 fut donné un grand bal et, les 26 et 28, on joua au théâtre une pièce de circonstance
dont le titre était (Pièce villageoise à la paix et à la réunion des Montalbanais), qui parait être une composition locale. L'affiche donne trois couplets à la Paix qui furent chantés par les artistes. Le second mentionne Bonaparte qui était le héros du jour.

Le voici :

Que les accents de l'allégresse
Retentissent de toute part.
Chantons la gloire et la sagesse
Du fils de Minerve et de Mars.
Bonaparte, reçoit l'hommage
Que t'offrent nos coeur satisfaits
Notre bonheur est ton ouvrage,
Puisque nous te devons la paix.


La paix de Lunéville (1801) donna lieu à de nouvelles fêtes. Dans le cortège, prévu par un programme manuscrit que j'ai eu sous les yeux, figurait naturellement le char de la Victoire avec ce détail particulier qu'il traînait à reculons un traîneau portant un léopard à moitié abattu. C'était l'image de l'Angleterre qui continuait seule la guerre. Une pancarte portait ces mots : Il ne reste plus qu'à vaincre la nouvelle Carthage! Suivaient des soldats représentant l'armée française et les armées alliées désignées par des inscriptions où on lisait : Helvétie, Batavie, Prusse.

Hier, c'était le contraire : l'Angleterre était notre alliée contre la Prusse. L'histoire connaît plus d'un revirement de ce genre.

Les francs-maçons montalbanais célébrèrent à leur tour en frimaire an X, cette paix
bienfaisante par une fête splendide. Ingres, père de l'illustre peintre, doué d'une belle voix
de ténor y chanta un hymne à la Paix de Pomcet-Delpech. Le soir, il y eut, au théâtre, un grand bal offert au public qui réunit plus de 3.000 invités.
Ces réjouissances, dont le récit nous a été conservé, laissèrent une profonde impression
dans la population.

Le cycle des fêtes civiques de l'époque révolutionnaire est fini. Fêtes uniques qu'on avait jamais vues et qu'on ne reverra plus. J'ai essayé de faire revivre, bien imparfaitement, les heures d'espérance, de triomphe ou de deuil qui les animèrent et qui firent battre le coeur de nos pères. Sommes-nous leurs dignes fils? Suivons-nous la trace de leurs vertus comme dit le chant de Rouget de Lisle ? Il me semble entendre une voix qui répond :

ça ira !

Victor MALRIEU

Avec l'aimable autorisation de Pierre Malrieu,
Président de ACTA, Penne du Tarn, petit-fils de Victor Malrieu

   

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Mise à jour le 20 août 1999 par
Claire Simon et Marie-Ange Cotteret