CONDORCET


Discours à l'Assemblée nationale,
au nom de l'Académie des Sciences

12 juin 1790

Messieurs,
Vous avez daigné nous associer en quelque sorte à vos nobles travaux; et, en nous permettant de concourir au succès de vos vues bienfaisantes, vous avez montré que les sages représentants d’une nation éclairée ne pouvaient méconnaître ni le prix des sciences, ni l’utilité des compagnies occupées d’en accélérer le progrès et d’en multiplier l’application.

Depuis son institution, l’Académie a toujours saisi et même recherché les occasions d’employer pour le bien des hommes, les connaissances acquises par la méditation, ou par l’étude de la nature: c’est dans son sein qu’un étranger illustre (1), à qui une théorie profonde avait révélé le moyen d’obtenir une unité de longueur naturelle et invariable, forma le premier le plan d’y rapporter toutes les mesures pour les rendre par là uniformes et inaltérables.

L’Académie s’est toujours honorée dans ses annales d’un préjugé détruit, d’un établissement public perfectionné, d’un procédé économique ou salutaire introduit dans les arts, que d’une découverte difficile ou brillante; et son zèle, encouragé par votre confiance, va doubler d’activité et de force .

Et comment pourrions nous oublier jamais que les premiers honneurs publics, décernés par vous, l’ont été à la mémoire d’un de nos confrères ? Ne nous est-il permis de croire que les sciences ont eu droit aussi quelque part à ces marques glorieuses de votre estime pour un sage qui, célèbre dans les deux mondes par de grandes découvertes, n’a jamais chéri dans l’éclat de sa renommée que le moyen d’appeler ses concitoyens à l’indépendance d’une voix plus imposante, et de rallier en Europe, à une si noble cause, tout ce que son génie lui avait mérité de disciples et d’admirateurs ?

Chacun de nous, comme homme, comme citoyen, vous doit une éternelle reconnaissance pour le bienfait d’une constitution égale et libre, bienfait dont aucune grande nation de l’Europe n’avait encore joui; et pour celui de cette déclaration des droits, qui, enchaînant les législateurs eux-mêmes par les principes de la justesse universelle, rend l’homme indépendant de l’homme, et ne soumet sa volonté qu’à l’empire de sa raison.
Mais des citoyens voués par état à la recherche de la vérité, instruits par l’expérience, et ce que peuvent les lumières pour la félicité générale, et de tout ce que les préjugés y opposent d’obstacles, en égarant ou en dégradant les esprits, doivent porter plus loin leurs regards, et, sans doute, ont le droit de vous remercier au nom de l’humanité, comme au nom de la patrie.

Ils sentent combien, en ordonnant que les hommes ne seraient plus rien par des qualités étrangères, et tout par leurs par leurs qualités personnelles, vous avez assuré le progrès de l’espèce humaine, puisque vous avez forcé l’ambition et la vanité même à ne plus attendre les distinctions ou le pouvoir que du talent et des lumières; puisque le soin de fortifier sa raison, de cultiver son esprit, d’étendre ses connaissances, est devenu le seul moyen d’obtenir une considération indépendante et une supériorité réelle.

Ils savent que vous n’avez pas moins fait pour le bonheur des générations futures, en rétablissant l’esprit humain dans son indépendance naturelle, que pour celui de la génération présente, en mettant les propriétés et la vie des hommes à l’abri des attentats du despotisme.

Ils voient, dans les commissions dont vous les avez chargé, avec quelle profondeur de vues vous avez voulu simplifier toutes les opérations nécessaires dans les conventions, dans les échanges, dans les actions de la vie commune, de peur que l’ignorance ne rendit esclave celui que vous aviez déclaré libre, et ne réduisit l’égalité prononcée par vos lois à n’être jamais qu’un vain nom.

Pourraient-ils enfin ne pas apercevoir qu’en établissant pour la première fois, le système entier de la société sur des bases immuables de la vérité et de la justice, en attachant ainsi par une chaîne éternelle les progrès de l’art social au progrès de la raison, vous avez étendu vos bienfaits à tous les pays, à tous les siècles, et dévoué toutes les erreurs, comme toutes les tyrannies à une destruction rapide ?

Ainsi, grâce à la générosité, à la pureté de vos principes, la force, l’avarice,, ou la séduction, cesseront bientôt de contrarier, par des institutions arbitraires, la loi de la nature, qui a voulu que l’homme fût éclairé pour qu’il pût être juste, et libre pour qu’il pût être heureux. Ainsi, vous jouirez à la fois et du bien que vous faites, et du bien que vous préparez, et vous achèverez votre ouvrage au milieu des bénédictions de la foule des opprimés dont vous avez brisé les fers, et des acclamations des hommes éclairés dont vous avez surpassé les espérances.

(1) HUYGHENS

Discours prononcé par le Marquis de CONDORCET à l'Assemblée nationale, au nom de l'Académie des Sciences, le 12 juin 1790. (O;C. Arago, 1, pages 508 à 511)

   

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Mise à jour le 16 août 1999 par
Marie-Ange Cotteret